Contribution présentée dans le cadre de la journée de réflexion de l’Interrégionale wallonne de la Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB) » Dénoncer le capitalisme ensemble « , Namur, 15 décembre 2008.
À crise globale, alternative globale
Les mouvements sociaux ont besoin d’une perspective globale pour lutter à la fois contre la crise socio-économique et contre la crise climatique. Cette perspective ne peut être qu’anticapitaliste et antiproductiviste,
» Le modèle actuel est arrivé au bout de ses limites tant pour l’amélioration des conditions de vie qu’il est capable d’offrir aux plus pauvres que pour l’empreinte écologique que nous pouvons imposer à la planète, mais mes clients n’investissent qu’avec des promesses de profit, et cela ne va pas changer « . [24]
L’auteur de cette citation, M. Pavan Sukhdev, est économiste et banquier à la Deutsche Bank. Choisi par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement comme pilote d’une étude sur la réorientation de l’économie mondiale vers un modèle » vert « , sa citation résume parfaitement la situation : le système capitaliste est au bout de ses limites sociales et environnementales… mais il va les franchir, parce que les capitalistes n’investissent qu’avec des promesses de profit, et que le profit nécessite la croissance. Les travailleurs et l’environnement paieront la facture.
Repartons de la contrainte climatique, puisqu’elle conditionne désormais tout le reste. On a montré que, pour réussir la transition vers une économie sans carbone fossile, il ne suffit pas de développer les renouvelables et d’augmenter l’efficience énergétique tous azimuts. Il faut en plus que cela se fasse selon un plan rationnel qui intègre une réduction radicale de la consommation d’énergie dans les pays développés, afin de compenser les émissions dues au plan. Il faut donc réduire de façon importante les flux de matières. Cela nécessite de diminuer substantiellement la production et la consommation matérielles.
L’histoire enseigne que le capitalisme peut à la rigueur s’accommoder d’un plan (en temps de guerre, par exemple). Par contre, la réduction de la production est pour lui inacceptable et inconcevable. La raison est simple : la concurrence amène chaque propriétaire de capitaux à remplacer des travailleurs par des machines plus productives, afin de toucher un surprofit en plus du profit moyen. Il en résulte automatiquement une tendance permanente à la surproduction et à la surconsommation.
Le capitalisme est structurellement productiviste. Il n’est capable de réduire la production que par le truchement de ses crises périodiques. Ces purges temporaires ont certes l’avantage – si l’on peut dire ! – de diminuer quelque peu la pression sur l’environnement, mais elles opèrent à l’aveugle, entraînant chômage de masse, misère sociale, inégalités accrues et gaspillage de richesses.
Face à l’irresponsabilité climatique criminelle du capitalisme, face aux dures conséquences sociales de la crise économique, il s’agit pour les mouvements sociaux, pour le syndicalisme en particulier, de s’engager dans la voie d’une alternative globale, répondant à la fois à l’urgence sociale et à l’urgence écologique.
Cette alternative est indispensable pour éviter que des travailleurs se sentent obligés de choisir entre la peste du changement climatique – dont ils sont les principales victimes- et le choléra de la politique climatique capitaliste – dont ils sont les principales victimes aussi. Son élaboration demande une réorientation stratégique ample et profonde.
Entreprise par entreprise, les travailleurs et travailleuses sont amenés spontanément à souhaiter que les affaires marchent bien, parce que leur salaire et leur emploi en dépendent. Cette même attitude se reproduit aussi au niveau des secteurs et des pays, au nom de la compétitivité face à la concurrence internationale. Peut-on la maintenir aujourd’hui, dans le cadre d’un » verdissement » du capitalisme ? Nous pensons que non. Nous pensons que, face à un système sur le point de provoquer des catastrophes irréversibles, le mouvement syndical perdrait son âme s’il n’abandonnait pas la stratégie de compromis avec l’expansion capitaliste.
Comment faire face simultanément à la nécessité de diminuer radicalement et de façon planifiée la production et la consommation de matières pour sauver le climat, d’une part, tout en répondant d’autre part à la nécessité d’augmenter radicalement, pour toutes et tous, le niveau de satisfaction des besoins humains réels : un emploi, un revenu, un logement, une protection sociale, un enseignement de haut niveau, une alimentation de qualité, une retraite dans la dignité, notamment ? Telle est la question.
Dans le cadre de la logique capitaliste, cette question s’apparente à la quadrature du cercle. En effet, le système n’est capable de répondre aux besoins sociaux qu’en laissant tomber les miettes de la croissance de la table de l’accumulation (quand on l’y force). La solution ne peut donc consister qu’à sortir de la sphère privée les activités décisives du double point de vue du sauvetage du climat et de la satisfaction des besoins humains fondamentaux, afin de les mettre entre les mains de la collectivité. C’est le seul moyen d’empêcher que ces activités alimentent une spirale d’accumulation et de profit, donc de destruction du climat et d’inégalités sociales croissantes. Pour les mouvements sociaux, pour le syndicalisme en particulier, s’engager dans cette voie de façon conséquente nécessite une alternative globale, à la fois anticapitaliste et antiproductiviste, un nouveau projet de société de type » écosocialiste « .
Quelques pistes de réflexion pour l’action syndicale
Comment cette orientation générale pourrait-elle se traduire dans l’activité syndicale ? Il ne nous appartient pas d’en décider, mais on proposera quelques pistes de réflexion. Avant de les passer rapidement en revue, on attirera l’attention sur le fait que ces pistes doivent s’insérer dans un cadre revendicatif plus vaste en riposte à la crise, incluant notamment la mise sous statut public des activités bancaires et d’assurance.
1°) Favoriser une démarche syndicale spécifique en matière de conscientisation et d’éducation des militants.
Les grands médias martèlent la thèse d’un changement climatique dû à » l’activité humaine « . La responsabilité du capitalisme est passée sous silence et chaque citoyen individuel est appelé à » faire un effort » pour réduire ses émissions. Cette approche diffuse une ambiance de peur, d’impuissance, de culpabilité, d’irrationalisme, de mysticisme et d’individualisme. Elle favorise les discours patronaux et gouvernementaux en faveur de la modération, des sacrifices, etc.
Tout en reconnaissant l’importance de comportements individuels responsables et en donnant l’exemple à cet égard, il semble important que le syndicalisme fournisse une information alternative de haut niveau, en faisant appel à des scientifiques critiques et en soumettant les experts à une critique sociale. Il est essentiel de mettre en lumière les causes structurelles du changement climatique et le lien entre crise climatique et crise capitaliste. Outre qu’elle aidera les militants à participer au débat général sur le réchauffement, cette formation spécifique les armera face au patronat et au gouvernement. Elle pourra de plus contribuer à combattre l’individualisme et à reconstruire une identité de classe.
2°) Impliquer la masse des travailleurs dans la lutte contre le changement climatique par des pratiques démocratiques de contrôle ouvrier.
Les travailleurs à l’entreprise sont les mieux placés pour dénoncer les multiples gaspillages inhérents à la production capitaliste, tels que l’obsolescence accélérée des produits, la publicité, la non valorisation des déchets, etc. La lutte contre le changement climatique peut donner une nouvelle légitimité à cette dénonciation, et donc à l’action syndicale.
La formation et la conscientisation spécifiques évoquées ci-dessus pourraient se concrétiser en pratiques de contrôle ouvrier à l’entreprise (sur l’énergie, les gaspillages, la durabilité des produits, les stocks, les transports, l’impact de la flexibilité ou des horaires coupés sur les émissions, les ventes et achats de droits et de crédits de carbone, etc). En y impliquant activement les travailleurs, ces pratiques pourraient contribuer à faire naître une » écologie collective des producteurs « , complémentaire à » l’écologie individuelle (voire individualiste) des consommateurs » – une » écologie syndicale » alternative à » l’écologie patronale » (dans la mesure où elle existe). Popularisées par la presse syndicale et dans les grands médias, des initiatives de contrôle pertinentes pourraient contribuer à battre en brèche les discours individualistes et culpabilisateurs de la droite.
3°) Revendiquer la création d’une entreprise publique pure dans le domaine de l’isolation et de la rénovation énergétique des bâtiments.
La politique de primes de la Région wallonne est socialement injuste et écologiquement inefficace. Sous prétexte de lutte pour le climat, il s’agit essentiellement de faire des cadeaux aux riches, d’offrir un marché aux PME et de remplir les carnets de commande des fabricants (qui gonflent leurs prix en fonction des primes offertes dans les différents pays). L’impact sur les émissions étant dérisoire, la Région emploie l’argent de la collectivité pour acheter des crédits de carbone générés par des projets dits » propres » dans les pays du Sud.
Il y a vraiment mieux à faire car le parc immobilier wallon est un des plus mal isolés d’Europe et le restera longtemps dans la mesure où la demande solvable pour isoler les maisons existantes fait défaut. Revendiquer une entreprise publique pure d’isolation et de rénovation énergétique des bâtiments permettrait au mouvement syndical de rencontrer simultanément plusieurs objectifs : création de bons emplois, lutte sérieuse contre le changement climatique, baisse des factures énergétiques, amélioration du confort des logements et gestion rationnelle des deniers publics.
4°) Revendiquer une politique cohérente de développement des transports publics et la gratuité des transports publics.
5°) Miser sur l’action internationale des travailleurs pour imposer aux multinationales des engagements de réduction des émissions à l’échelle mondiale et des investissements dans la recherche technologique.
La politique européenne des quotas échangeables offre aux multinationales des opportunités nouvelles de faire des profits en vendant des droits et des crédits sur le marché du carbone tout en faisant chanter les travailleurs et leurs organisations syndicales. Cette situation place le mouvement syndical dans une position extrêmement difficile.
Face à ce problème, il y a lieu de privilégier une riposte syndicale internationale, à l’échelle du groupe, visant à imposer des engagements de réduction fermes pays par pays, par le biais de quotas non échangeables, ainsi que des programmes de recherche/développement dans le domaine des technologies bas carbone. Le contrôle ouvrier sur les investissements, les crédits et les droits peut être un moyen d’aller dans cette direction. Toute autre stratégie risque d’amener les travailleurs de chaque entreprise à s’unir avec » leur » patron pour exiger soit des quotas gratuits, soit des crédits bon marché, soit des taxes à l’importation des produits concurrents en provenance de pays en développement. Ces approches ne peuvent que créer la division entre les travailleurs, et partant faire le jeu du patronat transnational.
6°) Défendre la formation/reconversion collective des travailleurs des secteurs menacés dans le cadre de la transition vers une société sans carbone fossile, avec maintien du salaire et des droits.
La transition vers une société sans carbone fossile impliquera inévitablement des réductions d’emplois dans certains secteurs polluants. Les travailleurs de ces secteurs n’ont pas à faire les frais de cette situation. Ils ne portent en particulier aucune responsabilité pour le fait que les employeurs ont différé pendant des années les adaptations indispensables.
Ces travailleurs ont droit à un emploi et leur reconversion ne peut être laissée aux bons soins des stratégies néolibérales de formation et d’activation des chômeurs. Le mouvement syndical pourrait s’inspirer de ses meilleures expériences en la matière, et revendiquer une formation/reconversion collective des travailleurs, sous contrôle des intéressés, avec maintien des salaires et des droits jusqu’à l’obtention d’un emploi.
7°) Populariser l’idée que l’énergie est un bien commun de l’humanité, comme l’eau, et ne peut donc être laissée aux mains du privé.
Les lobbies énergétiques sont les agents les plus actifs du ralentissement de la lutte pour le sauvetage du climat. Ils sont aussi parmi les principaux responsables de l’offensive contre le revenu et le pouvoir d’achat des travailleurs. La libéralisation leur laisse toute liberté en matière de prix de l’électricité et du gaz. Elles s’est traduite dans la plupart des cas par un alourdissement des factures. La politique tarifaire est à la fois antisociale et anti-écologique puisque le coût du kilowatt est inversement proportionnel à la consommation.
La nécessité de passer rapidement aux renouvelables tout en réduisant la consommation énergétique globale, d’une part, et les interventions massives des gouvernements pour sauver les banques, d’autre part, créent un contexte favorable pour populariser l’idée que l’énergie est un bien commun de l’humanité, et que chaque être humain a droit aux ressources énergétiques nécessaires à la satisfaction des besoins de base. Cette idée peut trouver une application concrète dans l’exigence que chaque ménage ait droit à un certain quota gratuit – et non échangeable – d’électricité, de gaz, de mazout de chauffage ou d’eau, couplé à des tarifs rapidement progressifs et dissuasifs lorsque la consommation dépasse un certain niveau. La lutte pour une revendication de ce genre permettrait de faire progresser la demande d’une mise sous statut public de l’énergie, sans indemnité ni rachat.
8°) Relancer le combat pour une réduction radicale du temps de travail, sans perte de salaire, avec embauche et avec réduction des cadences.
» Travailler plus pour gagner plus » est typiquement un slogan patronal, dans le cadre de la campagne de la droite pour réduire le coût salarial et allonger le temps de travail sous toutes ses formes. C’est aussi un slogan productiviste, qui enchaîne les travailleurs à la folle course de la machine capitaliste, sans jamais supprimer le chômage.
La réduction radicale du temps de travail, sans perte de salaire, avec embauche proportionnelle et diminution des cadences, est la revendication par excellence pour unir la lutte sociale et la lutte environnementale. Faisons-en le drapeau de l’écologie syndicale, l’écologie des producteurs qui veulent reprendre le contrôle de leur existence. Sauver le climat nécessite une réduction radicale des émissions de carbone fossile. Supprimer le chômage implique une réduction radicale du temps de travail. Dans les deux cas, l’ennemi est le même : la logique capitaliste d’accumulation » qui épuise les deux seules sources de toute richesse : la Terre et le travailleur » (Marx).
Le 11/12/08
8 juillet 2009
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